Prologue

Lorsque la vie est normale, les jours s’écoulent, rapides et calmes, comme de petites gouttes s’additionnant dans le grand seau de la mémoire. Si, par la suite, vous revenez vers ce seau pour y puiser, vous ne distinguerez plus forcément les gouttes les unes des autres. Les conversations, les moments vécus se seront changés en impressions – réelles, authentiques, mais difficiles à isoler du contexte général. En période de crise, par contre, tout change. Le temps s’arrête, se cristallise. Chaque instant, chaque acte, chaque mot s’impriment au fer rouge dans votre mémoire comme si votre vie en dépendait – d’ailleurs, elle pourrait bien en dépendre. Comme si c’était la dernière chose que vous verriez – et cela pourrait bien être le cas.


Chapitre 1

En d’autres occasions, les villageois s’organisaient en groupes de chasseurs qui partaient tôt le matin avec leurs chiens pour rejoindre les secteurs reculés où trouver du gibier. Après une belle prise, le groupe revenait au village en entonnant des chants de chasse. Les proies mijotaient des heures dans des marmites de terre cuite. Ensuite, on dansait, on buvait du vin de banane, on distribuait la viande à tous, on faisait la fête ensemble. À ce stade, vous vous demandez certainement où les Hutu et les Tutsi interviennent dans le décor. Mais c’étaient eux ! Là, dans mon village – vivant épaule contre épaule et se partageant les tâches.


Chapitre 2

La persécution des Tutsi s'intensifiait. Les Tutsi de la famille royale Nyiginya-Hindiro étaient particulièrement menacés, prétendument parce qu'ils auraient pu donner des héritiers à la monarchie traditionnelle. La Constitution rwandaise de 1961, adoptée sous le régime au pouvoir des Hutu, déclarait abolie une fois pour toute « la monarchie traditionnelle tutsi fondée sur la dynastie des Nyiginya ». Toute personne comme nous, apparentée à cette dynastie, devenait fatalement la cible des harceleurs et des persécuteurs […] En 1962, la nouvelle République rwandaise est née – une enfant perturbée conçue par des intérêts concurrents, des intrigues politico-religieuses, des idéologies extrêmes et une haine ouverte. L’origine ethnique deviendrait désormais l’élément déterminant du droit à vivre au Rwanda – voire du droit de vivre tout court !


Chapitre 3

Ce qui leur pesait le plus cruellement était l'impossibilité de retourner au Rwanda, même en tant que touristes ou visiteurs. Le gouvernement hutu leur en refusait l’accès, les considérant comme des espions potentiels. Les adolescents en particulier, contraints à l’exil avec leurs parents entre 1959 et 1973, enrageaient de se savoir définitivement interdits de retour au pays natal. Jeunes et vieux souffraient de ne plus pouvoir revoir leurs parents, enfants ou autre parenté restés au pays. Cette frustration bouillonnante déborda plus d’une fois en violences, notamment chez les jeunes gens.


Chapitre 4

Habyarimana s’affichait en sauveur de la nation, héraut de l’unité nationale et de la politique anti-raciste, capable de rétablir la paix et l’harmonie. Cette image me parut convaincante. Je décidai qu’avant d’aller aux Pays-Bas, j’irais au Rwanda pour revoir ma sœur Odette, quelques amis à Kigali et la famille de mon oncle Calixte à Kabirizi, le village de mon enfance. Mais à peine avais-je posé le pied sur le sol de l’aéroport de Kanombé, à Kigali, que le piège se déclencha. Les autorités confisquèrent mon passeport et, dans la foulée, firent main basse sur ma bourse de doctorat. Vous décrire le sentiment de confusion, de trahison et d’indignation qui m’assaillit m’est encore impossible à ce jour !


Chapitre 5

Dans la plupart des cas, le signe le plus évident et le plus sinistre d’une tuerie locale programmée pour les heures à venir (ou, au plus tard, pour le lendemain) était l’arrivée de l’unité d’élite de la garde présidentielle dans un secteur donné. Les soldats installaient des barrages et obligeaient des prisonniers à creuser des fosses communes. Au cas où des gens auraient égaré ou falsifié leur carte d’identité, la propagande rappelait à tous comment reconnaître les Tutsi. Les tueurs évaluaient la forme et les dimensions du nez, de la bouche, des mains et des doigts et jaugeaient la hauteur de la taille et la stature de la victime potentielle. Un cou long et délié confortait le « diagnostic » […] On comprend mieux que dans un tel contexte, à Butare ou ailleurs, une majorité de Tutsi n’aient pas pleinement pris conscience de ce qui était en train de se passer ou de se préparer. Malgré la multiplication d’inquiétants signes avant-coureurs, ils étaient leurrés par de faux espoirs et surtout par l’idée que ceux qui n’avaient jamais participé à des intrigues politiques n’auraient rien à redouter.


Chapitre 6

Je me rendis au poste belge de Médecins sans Frontières pour les supplier de nous cacher ou de nous aider à fuir au Burundi. Je sentis mon cœur s’affoler quand on me répondit : « Nous sommes là pour soigner les blessés, pas pour aider les gens à se sauver. » Des soldats hutu rassemblèrent dix Casques bleus belges au domicile de la première ministre, Agathe Uwilingiyimana. Elle et son mari furent abattus. Les extrémistes pensaient à juste titre que la mutilation et l’assassinat des dix soldats de la Paix conduiraient à un retrait des forces de la MINUAR […] J'implorai Bernard : « S'il te plaît, si nous devons tous être tués, conduis-moi chez moi pour que nous puissions au moins mourir en famille ! »


Chapitre 7

Adolphe avait vu des Tutsi se faire tuer dans son village. Quatre avaient été assassinés sous ses yeux et leurs cadavres jetés dans le caniveau qui longeait la route. Après avoir assisté à cette scène horrible, il avait pris son courage à deux mains pour venir voir si nous étions vivants ou morts. Il voulait au moins nous donner une sépulture décente. Et voilà qu’à son vif soulagement, nous étions toujours vivants. En moins de dix minutes, il organisa notre évasion […] Se cacher signifiait ne plus avoir accès à la nourriture. C’est pourquoi des personnes qui avaient réussi à s’échapper en fuyant dans la brousse, en se glissant dans l’espace entre le plafond et le toit ou dans d’autres cachettes finissaient par se livrer, préférant la mort donnée par leurs bourreaux à une lente agonie.


Chapitre 8

Des coups de feu et des explosions retentissaient sans arrêt dans le village et dans la vallée. Nous entendions des miliciens vociférants traîner des gens hors de leur domicile. Les victimes hurlaient de terreur et de douleur pendant qu’elles se faisaient tuer […] Mais notre chez-nous serait désormais une petite hutte ronde située à l’arrière, en boue séchée, au sol de terre battue et au toit de paille, où Vincent enfermait d’habitude ses chèvres. Cet abri de fortune fermait avec une porte en bois et était dépourvu de fenêtre. Un lit d’une personne avec un matelas en mousse occupait les trois quarts de l'espace disponible. Chantal et les enfants allaient y « dormir » et moi, je m’étendrais sur le sol, sur des feuilles de bananier. Pendant la journée, nous resterions tous assis sur le lit.


Chapitre 9

Notre refuge se limiterait désormais à cette minuscule pièce souterraine – nous la surnommions « la tombe » – d’environ 2 m de large, 2 m de long et 2 m de haut. On y accédait par une sorte de puits d’à peu près 1,5 m de profondeur, recouvert d’une planche de bois elle-même dissimulée sous du sable […] Nous étions, de plus, sujets à de fréquentes crises d'asthme et de palpitations cardiaques dues au paludisme que nous avaient inoculé les nuées de moustiques qui pullulaient après la pluie. L’air se renouvelait à peine par quelques minuscules fissures […] Nous émergeâmes enfin à la lumière, aveuglante, du soleil. Nous vivions dans le noir depuis plus de deux mois. Notre peau était devenue très pâle. Les soldats nous regardèrent et s’exclamèrent : « Cet homme a caché des Blancs ! Ce ne sont pas des Rwandais, ce sont des Belges ! » Les « Belges » restaient sans voix. Nous avions en effet perdu la capacité de parler normalement, nous n’arrivions plus qu’à chuchoter.


Chapitre 10

Chaque histoire a une fin. La nôtre se termina le 5 juillet 1994 […] Notre foi nous aida également à ne pas nous laisser prendre au piège de la soif de vengeance. Tout comme l’amour pour autrui, le pardon est également une exigence chrétienne. L’accorder nous permit d’en mesurer personnellement les bienfaits : il évite de ressasser le mal subi, de s’aigrir et il permet d’aller de l’avant. Les blessures de notre cœur restent certes toujours sensibles, et se ravivent parfois, mais nous ne revenons pas pour autant sur le pardon accordé […] Notre ouvrage est le seul, à notre connaissance, à relater l’histoire d’une famille de Témoins de Jéhovah qui réussit à survivre grâce aux efforts coordonnés de leurs compagnons croyants et des amis de ceux-ci. Dans un pays souvent appelé « la nation la plus chrétienne d’Afrique », nous avions expérimenté ce que agapê, cet amour chrétien basé sur un principe moral, signifie concrètement. Mais nous avions aussi vu à l’œuvre un autre type de christianisme qui, en se mêlant de politique, notamment raciale, s’était embourbé dans la violence et avait charrié des flots de sang.